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postheadericon Pierre Soulages : la conscience du noir

Crédits : Jean-Claude Planchet / Centre Georges Pompidou

Depuis le 12 octobre 2009, et ce quelques 30 années après un tel événement dans le même lieu, plus d'une centaine d'œuvres majeures de Pierre Soulages viennent noircir les entrailles de la tuyauterie du Centre National d'Art et de Culture Georges-Pompidou. Inévitablement cette exposition confirmée en une immense rétrospective, prend en fait la mesure d'un éclatant hommage au parcours du peintre de "l'obscur flamboyant".

J'aurais pu me répandre sur la maîtrise technique de son œuvre, et de son évolution, que cela n'aurait ajouté qu'une couche de vernis superflue; tant l'artisan de cette oeuvre sait le faire mieux que quiconque.

J'aurais pu m'employer à torturer le style Pierre Soulages sous une cérémonie de mots, que l'on en aurait perdu l'émanation même de ce que l'œuvre transmet à l'œil, et insuffle à l'esprit.

Non. Je ne me résous qu'à vivre la contemplation, le regard déposé dans la profondeur poétique – et la dimension métaphysique – de l'effet pigmenté. Ce noir, ce pigment anxieux, utilisé par bon nombre de peintres, jusqu'à Pierre Soulages, en qualité d'assombrisseur d'ambiance, un ancrage de la dramaturgie des compositions. Le noir, souvent appelé à jaillir au 1er degré, incite à la perception déchue de lumière ; impose les bases théâtrales des notions qui nous entourent. Il conditionne le regard au contexte de l'élément figuré, dans l'instant temporel où il se situe. L'esthétique du moment, présenté alors, se fige à la notion bipolaire, entre le diurne et le nocturne, contraste et impressionne les symboliques affections de notre manière de visualiser. Ainsi dans le décor extérieur : le noir confirme la nuit, le noir agite les peurs, le noir ne fait que renforcer le drame, etc… Or Soulages est passé outre les considérations de ce noir comme composante ajoutée, pour lui donner le rôle principal. En plongeant dans la matière organique de ce pigment, dont les esprits osaient mal considérer qu'il puisse se suffire à lui-même. Voire même envisager, dans la présence de ce pigment noir, qu'il puisse – en plus - émerger de ses tripes la suggestion d'autres pigmentations objectivement absentes et des lueurs bien plus enseignantes de clarté.

J'ai reçu cette expression créatrice pareille à un acte de poésie dense et intérieur. Il n'est plus simplement question de noir, mais de part d'ombre. Cette partie intime demeurant au fond de chacun de nous, sommeillant comme une aurore boréale,  et que nous n'osons pas toujours réveiller. L'artiste avec son œuvre s'est affairé à la réveiller, à parler avec elle,  à chercher toujours plus profondément ce qu'elle cachait et débusquer ainsi la moindre source de vie pour nous emmener dans un crépusculaire arc-en-ciel. Il s'est attaché à nous montrer combien ce côté obcur, et dont notre regard s'enhardit péniblement à s'y confronter, révèle une abondance de possibiltés à observer bien plus attrayantes, en regard des simplifications que nos fantasmes s'efforcent à nous laisser croire.

Crédits : Jean-Claude Planchet / Centre Georges Pompidou

Travailler au corps le noir pour taillader les peurs et passer outre celles-ci ; aller sans cesse tourmenter le mystérieux pigment pour qu'il offre des failles, une réceptivité, permettant à la lumière de pénétrer. Imaginons le Yang invitant le Yin à se refléter en lui, et vice versa, pour faire un tout. L'oeil s'adapte, et s'ouvre en grand, surpris qu'il est par la ressource de cette part sombre à accepter cette lumière et la relayer à notre esprit. Et celui-ci, curieux de la découverte, reviendra inlassablement broyer ce noir pour que la lumière y trouve plus d'aisance, d'éclats, laissant surgir des nuances de couleurs éthérées qui offriront l'élégance des espoirs… y compris quand on voit tout en noir. Faire face à cette œuvre, c'est peut-être faire face à cela dans un sens.

Je ressens, mais sans doute finirais-je un jour par me perdre dans l'étoffe de mes pensées, l'œuvre de Pierre Soulages – unique en son genre quant au traitement de cette matière - à la manière d'une expression baudelairienne portant la sublimation du noir pour en permettre l'apparition de beautés stupéfiantes et insoupçonnées. Un peu comme si soutenir ce noir revêtait l'espoir  de le dominer avant qu'il ne nous domine. Et se mettre à nu devant le sombre ouvrage, tel un reflet qui respire – et n'aspire pas -, renvoyait aux attirantes contradictions du refus et de l'acceptation, permettant alors de l'observer, l'absorber,  pour réaliser qu'il n'existe presque plus….à tout le moins en tant que terre inconnue.

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