Thierry Henry : la main invisible du marché de dupes
Cachez donc cette main que je ne saurais voir. Voilà à quoi me fait penser la ritournelle médiatico-populaire que j'entends depuis ce fameux mercredi 18 novembre 2009, au soir de ce jour où s'est joué devant une foule de spectateurs, cet acte d'une dramaturgie ordinaire.
Thierry Henry, joueur de football et capitaine de l'équipe de France a contrôlé le ballon de la main pour offrir le but de la victoire. Et la France se qualifie pour le graal, la coupe du monde de football 2010.
Le décor est planté. Mais s'en est suivi, depuis, des rafales de réactions, de bombardements de justifications, à la télé, sur les ondes de radio, sur internet avec ses blogs et ses forums. Dès lors de quoi s'agit-il exactement ? Thierry Henry est-il un salaud ou un héros ? Est-il un mécréant ou un seigneur ? Doit-on opter pour la lapidation ou le piédestal?
Je pense qu'il n'est réellement question en rien de tout cela. Et que ce joueur n'est devenu rien d'autre que le symbole d'une époque, qui se refuse de voir mis en lumière ce qu'elle fait à longueur de temps : tricher. La triche, ce phénomène qui semblait être un art fut un temps et appliqué artisanalement par des personnages presque romanesques, s'est installé dans le comportement jusqu'à devenir industriel, institué, accepté, voire même loué comme une qualité. Faisant éclater certaines valeurs pour mieux les retourner, arrivant à faire passer pour archaïque l'honnêteté, et moderne la fraude. Nous avons même eu le droit au couplet de supporters : "ok il a marqué de la main, il a triché, mais s'il l'avait dit à l'arbitre, il aurait été vraiment con". Il est donc admis qu'aujourd'hui, quelqu'un faisant acte d'intégrité, en reconnaissant avoir commis une erreur, est un con. Il suffit d'aller lire les forums de foot pour lire ce genre de raisonnements et comprendre le mien. Il est hors de question de me positionner sur un jugement moral, j'analyse et ne fais que le constat d'une acceptation de la triche. D'un petit arrangement avec les événements pour qu'il réponde à notre demande. Or, ce dont il s'agit avec cette action, qu'un temps aurait jugé comme déloyal, n'est pas la cause d'un tout mais en est la conséquence, le révélateur.
Et c'est bien là tout l'embarras, et l'emballement épidermique qui se joue en secouant de l'intérieur une société entière. Même ceux qui n'aiment pas le foot, s'engagent en commentaires. Pourquoi ? Tout simplement pour une raison simple : la mise en lumière d'un comportement usuel. Et quel est l'enjeu d'une pratique au coeur de l'ensemble ? La survie, ou l'existence, sachant qu'exister dans notre société moderne se juge à la valeur de l'argent. Le financier comme valeur. Il n'est plus question ici d'être honnête, d'être juste, d'être courageux, d'être raisonnable, d'être compétent, etc… Non, tout cela s'achète, ou plus exactement se valorise, comme on valorise une marque, une image à la bourse. La vraie valeur poursuivie est financière, l'image s'arrange des autres valeurs en se construisant de communication et de marketing.
Donc la fin justifie tous les moyens. Et les moyens sont multiples, onéreux mais efficaces, et partout il a été établi des règles pour savoir quels moyens avons-nous le droit de faire usage. Sauf que depuis, s'est ajouté par-dessus, comme un empilement, d'autres règles pour déréguler -la fameuse dérégulation- la capacité d'action de ses moyens, tout en réduisant le champs d'action des arbitres. Voilà le mot que l'on entend à tout va : arbitre. Certains, en effet, arguent la faute de l'arbitre comme étant le responsable de la fraude. Or vilipender celui qui n'a pas fait l'acte, revient à ôter la responsabilité de celui qui en est l'auteur. De plus, et nous l'avons remarqué lors du début de la crise dans tous les débats, brûler vifs tous les arbitres quand la vérité sort du bois pour mieux dédouaner le fait qu'ils ont été méticuleusement réduits à l'inefficacité, revient à masquer un fait établi : la triche s'institutionnalise pour mieux se nier.
Le règne du "pas vu pas pris", en y ajoutant l'arrogance de la gloire et de ses retombées médiatiques, se cache derrière une image construite avec des mots servant une plus value de valeurs, qui ne sont qu'apparences présumées comme vraies et non démontrées comme expérimentées. Et lorsque je parle de médiatisation, je ne parle pas du people ou de star à la télé uniquement ; et quand je parle de tricher il n'est nulle question d'ignorer que tout le monde est concerné. Tout le corps social est infecté, et l'identité de ce corps s'en trouve lézardé par une partie d'elle-même. Alors certains vocifèrent, voulant se payer une part d'honnêteté, contre l'hérétique, en voulant châtier l'inavouable. Ils gesticulent devant le miroir grossissant, qu'est le support médiatique, leur révélant par le même coup, les disgracieux défauts qu'ils voient se réfléchir en eux comme un reflet. Pendant que d'autres, pas si décomplexés que ça, assument leur bonheur du résultat, en trouvant toutes les excuses possibles et imaginables pour minimiser la fraude; le moyen d'arriver au résultat. Un peu comme s'il fallait éteindre l'incendie rapidement, avant que celui-ci n'investisse leur propre pré carré. Tenter coûte que coûte d'oblitérer toute notion de fraude aux règles pour mettre en place un pare-feu protégeant leur implication pleine et entière à ce système. Et d'autres évitent soigneusement le sujet pour éviter le conflit avec leur conscience. Se faisant tout petit en ce temps où, symboliquement, le joueur a révélé l'état d'esprit des règles de la compétition et d'un système dans lequel ils évoluent. Ce qu'il m'a été donné d'entendre, en réactions, de la part de certains hommes faisant autorité -qu'elle soit politique, médiatique ou footballistique- acceptant la triche comme un simple fait de la règle du jeu, me parait faire l'effet d'une piqûre immunisant de l'invasion de tout scrupule les derniers récalcitrants à ces nouvelles méthodes dites pragmatiques.
Bref tout le monde triche. Triche avec la réalité. Triche avec son histoire. Triche avec son image. Triche avec lui-même finalement. Un plombier qui nous vend ses services comme exceptionnels, et qui est plus compétent en facturation exceptionnelle qu'en robinetterie. Un maire qui veut se voir réélire et qui s'arrange avec le sort en bourrant des chaussettes…..même pas taille basse. Un cadre supérieur qui pour remplir son image de force et de performance, vide des flacons entier d'anti dépresseurs dans sa vie. Un directeur d'entreprise jurant ses grands dieux qu'il ne délocalisera jamais et touche des aides de l'Etat, tout en négociant un bon prix pour un bout de terrain en Chine ou en Roumanie pour faire un plan de restructuration. Un ouvrier qui bosse comme un chien et croit gagner sa vie en la perdant dans l'alcool. Un artiste qui chante en direct dans notre salon -je parle de la télé- en mimant un play-back. Un homme très aisé qui se lamente d'être essoré par les impôts, en payant très cher un conseiller fiscal pour ne plus en payer du tout. Un publicitaire qui affirme que se laver avec son savon va rendre beau celui qui s'en sert. Un journaliste qui fait scoop d'un entretien exclusif et intimiste, en direct, d'un homme politique, alors que ce dernier s'emploie à répondre, en réalité, à une conférence de presse publique. Un responsable politique s'active à parler de démocratie, à grand renfort de communication médiatique, dans le cadre de la réception d'un dictateur ; tandis qu'un parti politique parle lui aussi de démocratie, alors que deux de ses représentants concourent à celui qui gonflera le plus ses propres résultats pour être élu. Une femme qui affiche sa préférence pour le bio, la protection de la nature, et qui dénature la sienne à coup de botox, de crèmes, de faux cils, de faux ongles et de seins en plastique. Et un blogueur, comme moi, qui croit dur comme fer s'adresser au plus grand nombre, alors que personne ne lit, et se fout de ce qu'il dit ; n'attendant que quelques commentaires juste pour exister. Il y a pléthore d'exemples qui ne se réduisent pas à la France, n'oublions la mondialisation.
Mais il est réellement odieux et inconcevable que par un mercredi soir, pendant une messe populaire, un homme, un seul, renvoie d'un seul coup à tous, ce que chacun n'a pas envie de voir ou regarder. Donc, il faut vite brûler le symbole d'un comportement courant, et acquis, de notre époque.
Monsieur Thierry Henry, cachez cette main que je ne veux absolument pas voir, même si je sais pertinemment qu'elle existe réellement.


J’ai apprécié vos interventions sur le fil de discussion de Marianne2. Je trouve que vous avez très bien cerné le problème, problème que la plupart des commentateurs se refusent à voir. J’y ai retrouvé, mieux que je ne l’aurais exprimé moi-même, ma propre opinion.
J’appartiens à une génération pour laquelle morale et moralité ne sont ni des gros mots, ni des mots ridicules, une génération qui a connu les leçons de morale à l’école primaire, et l’instruction civique. Au risque de passer pour un dinosaure réactionnaire, je regrette que certaines valeurs aient disparu de notre société : honneur, devoir…
Il est vraiment très bien votre article.
Bravo pour votre article parfaitement imagé.
Je suis comme vous . Je pense que l’honnêteté, c’est le bien, et pas le contraire. Récemment, dans un article où je regrettais l’arnaque généralisée autour des artistes , un lecteur m’a déposé le commentaire suivant : » votre naïveté m’émeut ! ». Pour moi, constater et dénoncer la malhonnêteté n’est pas faire preuve de naïveté, mais, au contraire, de lucidité avec l’intention de participer, même très modestement, au réveil de ceux qui se laissent bercer et glisser avec l’érosion des valeurs morales.
Et si tu peignais au lieu de gueuler?